En Ukraine, les femmes occupent une place de plus en plus prépondérante dans la direction et la création d'entreprises, alors que le commerce local s'adapte aux bouleversements majeurs provoqués par la guerre, selon des chiffres économiques récents et des témoignages recueillis près du front.
Au premier trimestre 2026, les femmes représentaient près de 60 % des nouveaux entrepreneurs individuels enregistrés en Ukraine, contre environ 49 % au début du conflit, rapporte le média The New Voice of Ukraine. Des données de mars 2026 indiquent également que les femmes dirigent environ 32 % de l'ensemble des entreprises enregistrées dans le pays, après une année 2025 durant laquelle elles ont pris la tête de 12 757 nouvelles structures, soit 34 % des sociétés créées cette année-là.
Une pression extrême sur les petites entreprises
Cette progression de l'entrepreneuriat féminin intervient alors que le secteur économique est durement éprouvé. Selon une étude soutenue par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), 83 % des petites entreprises ukrainiennes ont été directement affectées par la guerre.
L'écrivaine et journaliste Victoria Belim-Frolova, revenue de Bruxelles en 2024 pour vivre et travailler dans l'est de l'Ukraine et près des zones de combat depuis plus de deux ans, témoigne des difficultés rencontrées par les commerces pour survivre face à des perturbations continues.
« La guerre peut anéantir une entreprise en un instant, mais elle engendre aussi un processus permanent d'adaptation », explique-t-elle. Elle souligne que les commerçants doivent régulièrement « déménager, réduire leur taille, modifier leur offre de produits ou de services, ou opérer dans des conditions qui rendraient habituellement impossible toute activité commerciale ».
Une restructuration brutale plutôt qu'un simple déclin
Plutôt que d'y voir une simple récession, Victoria Belim-Frolova décrit ces bouleversements comme un réalignement profond imposé par les circonstances. « Je décrirais l'économie ukrainienne moins comme un simple déclin que comme une restructuration brutale provoquée par la guerre », analyse-t-elle.
Elle met en garde contre toute romantisation de la situation de ces femmes, contraintes d'innover face à la perte des revenus familiaux, au départ des conjoints pour le front, au déplacement des enfants et à l'érosion de l'épargne. Faire preuve d'une ingéniosité constante relève d'abord d'une nécessité vitale : « C'est de la survie, et il ne faut pas l'idéaliser. »
Des piliers pour la vie de quartier
Au-delà de leur rôle économique direct pour les foyers, les petits commerces jouent un rôle communautaire essentiel dans les régions sinistrées. Victoria Belim-Frolova rappelle que les activités de proximité assurent une cohésion sociale vitale dans les zones en proie à une instabilité durable.
« Un tout petit commerce peut faire partie intégrante de l'infrastructure sociale d'une ville. Et lorsque ces commerces ferment, les habitants perdent bien plus qu'une activité économique : ils perdent des lieux de rencontre, des repères et un semblant de vie normale », indique-t-elle. Et d'ajouter : « Pour moi, l'espoir n'est pas tant un sentiment qu'une accumulation de gestes infimes qui permettent de maintenir la vie quotidienne en état de marche quand presque tout joue contre elle. »